Les côtés obscurs de l’IA
Transformation, pression, licenciements : les employé-es de la tech subissent l’arrivée de l’IA de plein fouet.
Texte : Muriel Raemy et Salim Staubli
Illustration : aldine.ch
Depuis janvier 2026, les suppressions de postes se multiplient à un rythme considérable dans le secteur de la tech. Le prestataire américain de services de paiement Block a démarré l’année en licenciant plus de 40 % de ses effectifs. Le fabricant de matériel informatique Oracle a supprimé environ 30 000 postes. Amazon a remercié 16 000 collaborateur-trices, alors que le géant du commerce en ligne en avait déjà licencié 14 000 en octobre 2025. Meta, la société mère de Facebook, supprime quant à elle 8000 postes. Enfin, Microsoft a également annoncé la suppression de près de 5000 postes, après avoir déjà connu deux vagues de licenciements importantes l’année dernière.
Les exemples se multiplient à foison. Si les évolutions actuelles sont étroitement liées à la maximisation des bénéfices boursiers, on suppose qu’une partie de ces licenciements est belle et bien due à la croissance de l’intelligence artificielle. La crainte et le mécontentement grandissent parmi les employé-es de ces grandes entreprises. Les témoignages anonymes se multiplient sur des blogs, des forums ou sur les réseaux sociaux et révèlent un profond malaise.

Les « agents » donnent le ton
Ils et elles expliquent avoir été réaffecté-es sans véritable choix, dans des fonctions jugées répétitives ou peu valorisantes. Un employé du secteur qui souhaite rester anonyme nous explique que les conditions de travail ont radicalement changé depuis le début de cette année. Les ingénieur-es et programmeur-euses ont pratiquement du jour au lendemain cessé d’écrire du code à la main. Le travail s’est déplacé vers le prompt, où il s’agit désormais de « commander » des tâches à ce que l’on appelle des « agents », c’est-à-dire des logiciels autonomes, et d’en contrôler les résultats. Ces agents sont devenus capables d’écrire eux-mêmes du code, d’en corriger les erreurs, de le tester, et, si nécessaire, de le corriger à nouveau, afin d’arriver au résultat de manière automatique. Ces agents atteignent un tel degré d’autonomie et sont entraînés pour ne contacter leur superviseur humain que lorsque l’intervention de celui-ci est nécessaire. L’employé-e ne fait donc plus que réagir à un signal donné par la machine.
Vol du travail et de la propriété intellectuelle
Les prises de parole sur les blogs montrent que l’on assiste à un transfert de l’humain vers la machine. Les employé-es créent des agents et donc des processus automatisés, qui à leur tour génèrent et entraînent d’autres systèmes « intelligents », lesquels programment à leur tour de nouveaux codes.
Le gain d’efficacité ainsi obtenu est discutable. Des employé-es du secteur technologique critiques estiment que la qualité des codes créés par les agents est nettement inférieure à celle des codes écrits à la main et que, de ce fait, les erreurs devront être corrigées ultérieurement, ce qui demandera davantage de temps. Ce n’est là qu’un des nombreux cercles vicieux dans le contexte de l’IA. Microsoft, Meta, Google et d’autres grandes entreprises monopolistiques sont devenues les victimes de leur propre développement et doivent poursuivre dans cette voie si elles veulent rester compétitives. Les salarié-es ne sont plus rémunéré-es pour leurs connaissances et leurs compétences, mais contraint-es de céder leur savoir-faire à l’entreprise en entraînant l’IA. Ce qui pose à nouveau la question de la gestion des droits de propriété intellectuelle, tels que les droits d’auteur, les droits de brevet et les droits liés au savoir-faire.
Dans un entretien accordé en début d’année, le propriétaire de Meta, Mark Zuckerberg, expliquait que « des projets qui auraient auparavant nécessité de grandes équipes sont désormais menés à bien par une seule personne aux compétences exceptionnelles ». En gros, Meta et les autres entreprises avec elle expliquent à leurs employé-es que les meilleurs éléments transmettent leur savoir à l’IA – qu’ils ou elles y soient « obligé-es » ou qu’ils ou elles en aient « le droit », la question reste ouverte – et que pratiquement plus aucun jeune talent n’est embauché. De nombreux-ses employé-es se sentent spolié-es de leur travail, de leurs compétences et de leur propriété intellectuelle. Parallèlement, les collaborateur-trices qui sont « autorisé-es » à rester rapportent devoir accomplir quatre fois plus de travail qu’auparavant. Sur les réseaux sociaux, les témoignages faisant état de burn-out et de démissions se multiplient. La pression semble être devenue insupportable pour beaucoup.
Technologies détournées
Aux préoccupations existentielles des salarié-es du secteur de la tech s’ajoutent également des préoccupations éthiques. Ainsi, chez Meta, par exemple, des travaux de recherches destinés aux jeux vidéo ou au métavers ont été détournés de leur objectif initial. L’année dernière, Meta a notamment conclu un contrat militaire avec Anduril. Ce contrat porte sur le développement de lunettes de vision nocturne et de réalité augmentée destinées à la guerre. Dans d’autres entreprises du secteur technologique, les employé-es ont de plus en plus de mal à déterminer si leur travail sert ou non à des opérations militaires. Chez syndicom, les demandes à ce sujet de la part des membres issus de ces entreprises se multiplient.
Nos revendications
Le passage de l’IA du simple statut d’outil à celui d’acteur autonome provoque une mutation profonde du marché du travail dans le secteur technologique. Elle menace en effet de réduire massivement les effectifs, de diminuer les perspectives professionnelles des jeunes diplômé-es et de dévaloriser certaines qualifications. À cela s’ajoutent les conséquences environnementales de l’IA, dont l’empreinte écologique est considérable en raison de sa forte consommation d’eau et d’énergie.
Face à ces transformations, les syndicats défendent des revendications concrètes et réalisables. Ils exigent avant tout des droits de participation renforcés ainsi qu’une information transparente sur les processus en cours pour l’ensemble du personnel, et pas uniquement pour les cadres. Ils réclament également un accès généralisé à la formation initiale et continue dans le domaine des nouvelles technologies, l’interdiction de toute surveillance des performances ou des comportements par l’IA, le maintien de la valeur du travail, et aucun transfert de responsabilité civile ou pénale aux salarié-es pour des processus autonomes qu’ils ou elles ne contrôlent pas. De plus, les gains de productivité doivent profiter aux salarié-es, c’est-à-dire à celles et ceux qui produisent de la valeur qui elle engendre des bénéfices. Elle pourrait prendre la forme d’une réduction du temps de travail, de départs anticipés à la retraite et d’une augmentation des salaires. Les entreprises technologiques doivent assumer pleinement leurs responsabilités et ne pas faire peser le poids de la transformation par l’IA sur les épaules de leur personnel.