Vivre, travailler et lutter en Argentine

Alfredo Vivono

fonctionnaire, Rosario, membre du syndicat municipal, affilié à la Fédération nationale des employés municipaux


Selon une étude récente du CEPA (Center for Argentine Political Economy), entre l’arrivée au pouvoir de Javier Milei en 2023 et la fin de l’année 2025, 60 784 emplois ont été supprimés dans la fonction publique. Cela représente une réduction de 17,7 % des effectifs, soit une moyenne de 83 emplois perdus par jour. À cela s’ajoutent plus de 200 000 travailleur-euses de tous les secteurs qui ont perdu leur emploi au cours des deux dernières années. Durant la même période, la valeur réelle de nos salaires a chuté de 25 à 30 %. Dans certains cas, comme chez les professeur-es d’université, la perte de pouvoir d’achat atteint 40 %.

Les secteurs les plus touchés par les licenciements sont Correos Argentinos (la poste) et les chemins de fer, suivis par la Banco Nación et Aerolíneas Argentinas (compagnie aérienne). En termes proportionnels, l’agence nationale d’information TELAM a été la plus affectée : 641 journalistes et employé-es licencié-es, soit près de 80 % du personnel. La Casa de la Moneda (la Monnaie), l’ARCA (recouvrement des impôts), le CONICET (promotion de la science et de la technologie) et l’ANSES Sécurité sociale) ont également subi des réductions drastiques. Nous assistons à un véritable démantèlement de l’État dans des domaines stratégiques.

Ce qui m’inquiète le plus pour l’avenir, ce n’est pas seulement l’effondrement du pouvoir d’achat, qui plonge des milliers de personnes dans la pauvreté, mais aussi la nouvelle loi sur le travail proposée par Javier Milei. Son examen a été reporté à février 2026 grâce à la mobilisation sociale et parlementaire.

Cette réforme affaiblirait brutalement les syndicats. Elle remettrait en cause les conventions collectives sectorielles, prolongerait la journée de travail jusqu’à douze heures, fragmenterait les congés annuels et permettrait de verser les indemnités de licenciement en plusieurs fois. Elle réduirait aussi les possibilités de recours juridiques. Il s’agit d’une réforme néolibérale extrême qui instaurerait une véritable loi de la jungle dans le monde du travail.

Cecilia Vitelli

retraitée de l’entreprise de télécommunications Personal Flow


Lorsque j’ai pris ma retraite, mes revenus nous permettaient de vivre relativement bien, sans besoins particuliers. J’ai toujours été cheffe de famille, assurant le revenu le plus élevé. Aujourd’hui, malheureusement, je ne peux plus payer de loyer. Mon mari et moi avons dû emménager chez ma mère. C’est une situation très difficile, un véritable retour en arrière de plus de quarante ans, dans un logement très petit comptant seulement deux chambres.

Nous devons réduire nos dépenses essentielles. Certains jours, nous devons choisir entre déjeuner ou dîner. À cela s’ajoute le fait qu’auparavant nous bénéficiions d’aides de l’État pour l’électricité, le gaz et l’eau, mais celles-ci ont été supprimées.

Si vous ne payez pas vos factures, on vous coupe les services : vous vous retrouvez sans électricité ni gaz. Depuis un peu plus d’un an, l’État accorde une allocation à ceux qui touchent une retraite minimale, mais elle est insignifiante.

La santé des retraités est en déclin entre les mains du PAMI, l’Institut national des services sociaux pour les retraités et les pensionnés. Cet organisme, financé par tous les travailleur-euses salarié-ess et les retraité-es, est aujourd’hui utilisé politiquement. Le gouvernement a appauvri nos prestations : les médicaments, autrefois gratuits, sont désormais payants, les consultations médicales et les examens sont limités, les traitements contre des maladies graves comme le cancer ont été réduits, et les services de distribution de médicaments ont été privatisés.

Tous les mercredis, les retraité-es manifestent devant le Congrès. Le gouvernement réprime durement ces manifestations, sans distinction : personnes âgées, femmes, enfants et même la presse. Le photojournaliste Pablo Grillo a été grièvement blessé à la tête par une grenade lacrymogène le 12 mars 2025. Nous vivons une période où les personnes âgées sont profondément humiliées par le pouvoir.

Gustavo Vargas

secrétaire de presse de l’Union des travailleur-euses de la presse de la province de Buenos Aires (UTPBA), qui compte un peu plus de trois mille membres


En Argentine, la concentration des médias a commencé il y a des années, avec la domination des intérêts économiques. Dans les années 1990, notre syndicat a convoqué le Congrès mondial du journalisme sous le slogan : « Il n’y a pas de démocratie de l’information sans démocratie économique ». Pendant trois journées, des invité-es du monde entier et des milliers de professionnel-les ont débattu, devant près de quarante mille participant-es.

Il existe des conventions collectives de travail et des négociations paritaires où sont discutés les salaires et les conditions de travail. Cependant, ces mécanismes sont chaque jour plus défavorables aux travailleur-euses. De plus, 50 % de la population active travaille dans le secteur informel, en dehors de tout cadre institutionnel de négociation.

Aujourd’hui, nos principaux axes de travail sont la défense des emplois, de meilleurs salaires, l’accès aux soins de santé et la formation professionnelle. Nous ne sommes pas seulement une organisation syndicale, mais aussi une organisation sociale. Nous cherchons à élargir les espaces culturels et à nous ouvrir à d’autres secteurs : sociaux, sportifs, artistiques et littéraires.

Walter Palombi

secrétaire général du Syndicat des travailleurs postaux de Rosario (SECYT)


Aujourd’hui, un facteur à Rosario avec dix ans d’ancienneté gagne entre 800 000 et 850 000 pesos par mois (entre 440 et 470 francs), soit un revenu proche du seuil de pauvreté. Le panier de la ménagère dépasse le million de pesos. La journée de travail, du lundi au vendredi, dure neuf heures et quinze minutes. Les congés dépendent de l’ancienneté : avec vingt ans de service, on a droit à trente-cinq jours consécutifs.

Le métier a beaucoup changé avec les nouvelles technologies. Les lettres ont presque disparu, tandis que la distribution de colis augmente. Nous discutons actuellement d’un nouvel accord pour clarifier notre rôle dans la logistique, mais le problème est que le transport des colis est externalisé à une entreprise privée très puissante.

Nous réclamons un cadre réglementaire qui garantisse la présence de bureaux de poste sur tout le territoire. Les entreprises privées ne desservent que les zones rentables et abandonnent les régions isolées.

Les travailleur-euses de la poste jouent aussi un rôle fondamental dans la démocratie. Nous participons à l’organisation logistique des élections nationales, au déploiement et au retrait des urnes.

Nous traversons une période difficile, marquée par de fortes pressions du gouvernement national. Des droits acquis il y a encore dix ans sont en train de disparaître. Les emplois eux-mêmes sont menacés : en avril 2024, 400 travailleur-euses ont été licencié-es, puis un plan de départ volontaire a touché plusieurs centaines de personnes.

Malgré tout, nous voulons continuer à renforcer le syndicat en intégrant davantage de jeunes et de femmes. Nous sommes très préoccupés par la situation mondiale et par la réforme du travail, mais nous restons convaincus que tout dépend de notre capacité à nous mobiliser et à lutter. Si nous baissons les bras, les gens sombreront dans le découragement.

Carlos et Clarisa

libraires à Buenos Aires


Moi (Carlos), je suis à la fois employé et gérant d’une petite librairie de livres d’occasion dans le quartier de Barrio Norte. Le local fait à peine vingt mètres carrés, avec des piles de livres mal organisées. Il est presque impossible de tenir un catalogue correct. Il faudrait au moins cent mètres carrés pour travailler dans de bonnes conditions.

Je travaille avec un autre employé. Les coûts de main-d’œuvre ont beaucoup augmenté, sans parler des services comme l’eau, le gaz et l’électricité. Tout cela nous mène à une lutte quotidienne pour la survie.

Moi (Clarisa), je travaille dans une nouvelle librairie du quartier de Palermo. Je suis diplômée en arts visuels et j’ai voulu changer de voie : je voulais remplacer mon ordinateur par un contact quotidien avec les gens.

En Argentine, il n’existe pas de syndicat spécifique pour les librairies. Nous dépendons du syndicat du commerce. Le salaire de base est d’environ un million de pesos (environ 550 francs), avec une augmentation de 1 % par année d’ancienneté.

Pour nous deux, chaque librairie est un espace de lutte culturelle et de partage des connaissances. Notre travail va bien au-delà d’une simple activité commerciale. Nous faisons partie d’un monde culturel qui mérite d’être défendu, même au prix de sacrifices personnels.

Buenos Aires est l’une des villes qui compte le plus de librairies par habitant au monde. Des initiatives comme la Ruta de las Librerías ou la Noche de las Librerías cherchent à soutenir ces espaces culturels vivants, où lectures, musique et rencontres célèbrent le livre et la culture.

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