La cathédrale St Pierre était bondée.
Essentiellement des « gauchistes » qui ne mettent presque jamais les pieds à l’église et qui chantent volontiers : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes, ni dieu, ni césar, ni tribun…C’est la lutte finale… ». Dès les premières paroles du pasteur, tous étaient avertis : « Cette cérémonie sera aussi longue qu’un discours de Fidel Castro ». Elle a duré trois heures. La référence ne pouvait que nous réjouir. Dix-huit orateurs et oratrices ont rappelé les références très nombreuses de Jean Ziegler à la foi chrétienne : « Il est une puissance supérieure difficile à définir. Par simplification, je l’appelle Dieu… Il y a beaucoup de cadavres au bord de la route. L’humanité avance sur cette route. Elle va vers le meilleur. Elle l’atteindra un jour. Si tu ne crois pas à cela, ta vie n’a aucun sens. » Ou bien encore deux références que j’aime aussi à formuler souvent, l’une est de Georges Bernanos et l’autre du nouveau testament : « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres » et « tout ce que vous aurez fait aux plus petits d’entre vous, c’est à moi que vous l’aurez fait ».
Se sont succédés au micro la maire de Genève Christina Kitsos, l’ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey, le Conseiller aux États Carlo Sommaruga présenté avec le prénom de son père Cornélio, secrétaire d’État et président de la Croix Rouge Internationale. Il ne s’en est pas offusqué. Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs comparé par le fils Dominique Ziegler à Jean Jaurès, s’est exprimé par vidéo-conférence. Depuis Tunis, Francesca Albanese a envoyé un très bel hommage. Puis des militants du Congo, de la Palestine, des Moudjahidines du Peuple Iranien. Tous ont salué un frère de luttes. Ils ont rappelé les dénonciations fortes du Rapporteur de l’ONU pour l’alimentation : « Chaque fois qu’un enfant meurt de faim dans ce monde, il s’agit d’un assassinat et il en meurt un toute les cinq secondes ».
Les chants ont eu une profonde résonnance. Quand son fils Dominique a chanté « Hasta siempre commandante Che Guevara ou Gracia la vida », la foule a chanté avec lui. Lorsqu’à la fin, ce fut l’internationale, jouée à l’orgue par Vincent Thévenaz, tous nous l’avons chantée, beaucoup avec le poing levé. « A toi la gloire » a eu moins de succès. Mais les propos du pasteur Emmanuel Roland et du curé Pascal Desthieux ont été tellement proches de la profonde espérance de tous ces gens de gauche que Dominique n’a pas hésité à affirmer : « Encore un peu et ils vont nous convertir ».
Après tous ces éloges, c’est la famille qui a pris le relais. Une famille exemplaire. Wedad, la première épouse, a rappelé que lors de son premier contact avec Jean, on l’avait avertie, elle arrivait du Caire : « Ne t’en approche pas trop, c’est un communiste ». Et lors de leur première danse, il lui a beaucoup marché sur les pieds. Elle a rendu hommage à son amie Erica Deuber Ziegler : « Quand nous nous sommes séparés, c’est Erica qui a pris le relais et je la remercie car elle a eu à le soutenir pendant toute sa maladie ». Il paraît que le soir avant sa mort, Jean n’était plus très lucide et les deux épouses lui tenaient chacune une main. Il a posé la question : « Laquelle de ces deux femmes est mon épouse ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Danielle, à Anne et à François Mitterrand, lui qui a vécu cela dans le déni public, lui qui aussi « croyait aux forces de l’esprit » et à une sorte d’immortalité.
Le petit fils Théo et le fils Dominique ont évoqué le papa intentionné et amical qu’ils ont aimé. Dominique n’a jamais entendu son père l’appeler par son prénom. Pour lui, en berndeutsch, son père l’appelait Affeli, le petit singe. A partir du collège, c’était détestable. Comment un homme aussi prolifique sur le plan littéraire, aussi présent dans les instances internationales et universitaires a-t-il trouvé tant de temps pour être un papa et un grand-papa gâteau ? Erica fut, selon Jean lui-même qui s’exprimait l’an dernier à la TV, « une formidable relectrice de tous ses textes écrits en français par un petit Suisse-allemand ». Elle a été la dernière intervenante : « Un homme d’amour, de devoir et d’espoir » a-t-elle dit. Elle a cité Sartre : « Pour aimer les hommes, il faut détester ceux qui les oppriment ». A la sortie, je n’ai rencontré qu’un seul camarade que je connaissais, Pascal Holenweg. Il m’a dit, presque comme un reproche : « Tiens, un socialiste chrétien ». Jamais, dans ma vie, je n’ai vécu trois heures où ma foi chrétienne et mes convictions politiques n’ont été en aussi parfaite symbiose. Merci Jean.
Pierre Aguet, Vevey, 19 juin 2026