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Journée Romande de la Typographie - 14e édition réussie!

« Un beau succès, une très belle cuvée » se réjouit Patricia Alcaraz secrétaire régionale au syndicat syndicom et une des co-organisatrices de l’événement avec la SDG. De l’avis général, cette 14e édition des Journées romandes de la typographie du 21 septembre à Nyon restera dans les annales. Des exposés passionnants, pointus et didactiques sur la typographie dans toutes ses dimensions ont réjoui plus de 260 personnes de toute la Suisse romande dont une grande majorité de jeunes.

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Une salle comble de 260 personnes, dont une grande partie de jeunes des écoles romandes de design, de typographie et de graphisme, a pu profiter d’orateurs de très grande qualité. Les exposés ont été riches et passionnants. Le succès de cette 14e édition de la Journée romande de la typographie (JRT) a ravi le typographe Roger Chatelain, un des fondateurs de ces JRT, qui a animé cette matinée en introduisant les intervenant-e-s, semant çà et là des anecdotes toujours savoureuses qui nous ont montré le chemin parcouru depuis la première édition.

Coller à la demande

Les deux premières interventions de la matinée étaient plutôt axées sur la dimension économique de la typographie en tant qu’art qui doit aussi se vendre. La fonderie Swiss Typefaces de Ian Party et Emmanuel Rey, deux anciens de l’ÉCAL, connaît aujourd’hui un rayonnement international. Un rayonnement auquel la revue « Sang bleu » mêlant tatouage, photographie, fétichisme, bondage, hip-hop et graphisme n’est pas étrangère. Le travail graphique qu’ils réalisent pour la revue de Maxime Büchi, directeur artistique, fondateur du magazine et co-fondateur de Swiss Typefaces, les ont mis en relation avec le monde de la mode qui leur fournit une partie de leurs clients et des partenariats avec des magazines (Vogue, L’officiel) ou des marques (Balenciaga, Mugler,…).


La création d’une police de caractère est un long processus qui peut prendre entre six mois et une année impliquant quatre à six personnes, expliquent-ils. Cela génère un coût important. « Il faut avoir une vision du marché et ne pas se planter » rappellent-ils. Pour eux, il y a alors deux possibilités. Leur police « Suisse Collection » joue sur une esthétique existante, le style suisse international et son côté prestige. « Euclid », au contraire, dévoile sa propre esthétique et crée une nouvelle demande auprès d’un public-cible plus jeune. Cette police a eu beaucoup de succès, notamment auprès de revues culturelle et musicale comme The Wire, Esquire dont le logo est en Euclide. Des adaptations aux différents navigateurs, systèmes d’exploitation et supports doivent être anticipées. Il faut également penser à faire évoluer la police « avec son temps et dans le temps », à « optimiser le produit » pour coller à la demande. Ce qui peut demander un « redessin » complet et pas seulement un lifting. Le piratage est un souci, mais ils ont décidé de vivre avec. Pour le moment, les clients viennent tous seuls.

Sensation d’écriture à la main

« Un nom qui rayonne » a glissé Roger Chatelain à propos de Bruno Maag qui, avec Liz Dalton, a fondé le studio « Dalton Maag », devenu un des principaux studios typographiques au monde. Debout, sans notes, Maag nous introduit dans les cuisines de la création. Il a reçu le mandat du CIO de créer la police d’écriture pour les prochains Jeux Olympiques d’été à Rio en 2016. Mais il s’est trouvé devant une impasse. Comment capter l’âme du logo brésilien pour en faire une écriture ? Comment rendre compte de la rondeur et du mouvement de la lettre ? Après un mois de travail « pour rien », son équipe a fait une semaine de calligraphie. Le contraste entre un lettrage diagonal d’une plume de calligraphie à 30° et des caractères verticaux : « c’est cela qui donne cette sensation d’écriture à la main » nous confie Bruno Maag.


Moins créatif, son travail de commande pour Hewlett-Packard, qui avait besoin d’une nouvelle image… en trois mois, a été un vrai casse-tête. D’abord il a fallu comprendre leurs besoins et exigences, jongler avec 36 systèmes d’écriture dont 12 pour la seule Inde. Il a fallu négocier avec les autorités chinoises et leur système de certification de 27 500 caractères qui occupent une dizaine de mégabytes sur internet ou les mobiles. Beaucoup trop. Il a trouvé des astuces pour réduire la taille des fichiers à partir d’une bibliothèque de 12 traits qui permettent par assemblage la création de 400 caractères radicaux de base. Il faut ensuite l’approbation signée du client à chaque étape et lui donner la possibilité de tester l’écriture sur tous les supports. « On n’est plus des dessinateurs, on est davantage des ingénieurs qui créons des logiciels ! » regrette Maag. Connu comme un « Helvetica Killer », il assure le spectacle rappelant la « malédiction » de ce caractère, qu’il juge ennuyeux, trop utilisé et mal dessiné. Comment tient-il une telle forme, lui pour qui les bistrots semblent occuper une part importante du processus de création ? « Je sacrifie des bébés et bois leur sang ! » répond-il ironiquement.

Revenir au dessin
Un peu intimidés, au départ, après le « show Maag », Morgane Rébulard et Colin Caradec, qui ont fini leurs études à l’Ecole Estienne de Paris il y a trois et cinq ans, ont montré une autre facette du métier. Plus artisanale. Avec ce duo, on est loin de la multinationale typographique. Leur atelier, The Shelf (littéralement L'Étagère), est à la fois un atelier de création graphique, typographique et une maison d’édition qui publie la revue semestrielle bilingue The Shelf Journal. Si le dessin de caractère peut paraître ennuyant, comme l’a indiqué Maag qui le sous-traite volontiers à son équipe, il est source de rigueur pour eux. Ils s’inscrivent délibérément dans un « cadre de travail traditionnel ». Ils limitent les intermédiaires pour favoriser les liens humains. La typographie a certes tendance à se résumer à la création et la diffusion de logiciels et à remplir des cases. Ils cherchent à s’en distancier et à revenir au dessin. Sans contrainte commerciale. L’outil principal c’est le crayon. Les formes définitives sont fixées à la main. L’ordinateur, c’est à la fin pour scanner.


Sa première police, le « Simonneau », Morgane Rébulard l’a créée en étudiant le travail de Charles Simonneau, graveur du Roi Louis XIV. En particulier en se penchant sur les liaisons entre les lettres. L’écriture à la plume donne la forte pente de la lettre. La revue bilingue qu’elle édite avec Colin Caradec les a poussé à développer le « polyglot », une famille de cinq caractères pour les cinq principales langues européennes. A partir d’un squelette commun, en jouant sur différents aspects de la lettre, (la chasse, etc.) on peut différencier cinq caractères nationaux conçus pour fonctionner ensemble côte-à-côte. « Le Mabel » est né de l’étude de l’écriture avec une plume pointue. Exagérée, elle en devient un « gimmick ». Logiquement, la revue « The Shelf Journal » défend la matérialité du livre rangé dans une étagère physique. La revue donne aux caractères typographiques l’occasion de s’exprimer dans « le plus beau des théâtres » selon la formule de Caradec. Ils espèrent aussi en faire une revue de référence. Ils ne roulent pas sur l’or, mais sont à l’équilibre dans les comptes. Ils vivent de leur passion et la font rayonner.

Typographie imparfaite
A côté de l’enseignement, Thomas Huot-Marchand se consacre à la création de caractères typographiques et au design graphique. Il s’occupe peu de vente et ne crée des caractères que pour son utilisation. Huot a un certain nombre d’obsessions qui l’ont conduit à créer d’étranges caractères. Son goût pour les avant-gardes européennes comme le Bauhaus l’ont poussé, à une époque où le dessin typographique n’était guère enseigné, à s’intéresser à la géométrie pour résoudre des dessins typographiques. Il est fasciné par ce paradoxe qu’une forme géométrique parfaite ne donne pas un caractère lisible. La perfection géométrique débouche sur des imperfections optiques. Il crée ainsi, à partir de règles formelles, des « caractères monstrueux » en largeur ou en hauteur et il est heureux d’être « le seul à les avoir utilisés ». Ainsi est né le « Garaje » dont, par une astuce, on peut élargir le caractère rien qu’un tapant plusieurs fois la même lettre sur le clavier.


A partir des travaux de l’ophtalmologue Emil Javal pour optimiser la lecture, Huot a développé des caractères de plus en plus petits. De là est né le « Minuscule ». Il en arrive à une caricature de lettre qui doit rester lisible même en corps 2. Il a développé une autre obsession : les squelettes de lettre à partir du caractère « Bodoni ». On peut alors habiller ce squelette de façon homogène. Là également c’est la contradiction entre une typo baroque et une épaisseur de trait homogène qui l’amuse. On peut alors choisir la graisse du caractère ultérieurement. Le «Bodoni» devient ainsi le «Mononi». Comment faire apparaître un caractère squelettique ? Huot gardera le secret !


A la fin des exposés, Claude Dupertuis, Municipal popiste de Nyon, s’est félicité du choix des organisateurs pour cette salle de la faîtière syndicale internationale UNI global union. Les 260 participant-e-s ont profité de la douceur de cette fin de matinée pour déguster le magnifique apéro de clôture. Rendez-vous dans deux ans !

Yves Sancey, rédacteur romand


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